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GANTS
Le sentiment qui domine dans l’aversion qu’on éprouve
pour certains animaux est la crainte d’être par eux reconnu
quand on les touche. Ce qui s’effraie au tréfonds de l’homme,
c’est la conscience obscure qu’il y a en lui quelque chose
qui vit, et qui est si peu étranger à l’animal répugnant
que celui-ci pourrait bien le reconnaître. Tout dégoût
est originellement dégoût du contact. On ne parvient même à dominer
ce sentiment que par un geste radical et excessif; le répugnant
est étroitement englouti et consommé tandis que la zone du
contact épidermique le plus délicat reste tabou. C’est
seulement ainsi qu’on peut satisfaire au paradoxe de l’exigence
morale, qui demande à l’homme de dépasser, et en même
temps de reprendre de la manière la plus subtile, le sentiment de
dégoût. L’homme n’a pas le droit de nier sa parenté bestiale
avec la créature, à l’appel de laquelle son dégoût
répond : il doit s’en rendre maître.
Walter Benjamin, Sens Unique, 1928
J'ai regardé mes pieds qui pendaient à l'intérieur
de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées
au magasin du village à l'époque où je travaillais
encore à l'usine de boissons gazeuses. Elles étaient en
sythétique marron, à talons plats, et assez usées.
Yôko Ogawa, L'annulaire, 1999
Bien sûr, je ne voudrais pas dire que je danse, moi qui ne sais
même
pas marcher, mais j'ai fini par être intrigué (pas trop
tôt!) par les mouvements, par l'influence que pourraient
avoir sur moi des mouvements.
C'est alors que jai remarqué une chose: Il y a un homme gauche
qui ne veut rien savoir de mon homme droit et ne veut pas de son savoir-faire...
malgré l'utilité que ça représenterait.
Henri Michaux, Passages, 1950
Les objets, cela ne devrait pas toucher,
puisque cela ne vit pas.
Jean-Paul Sartre, La nausée, 1938
Qu’elle vienne si elle doit venir, cette chose-là, se dit-elle.
Car il y a des moments où l’on ne peut ni penser ni sentir.
Et si l’on ne peut ni penser ni sentir, où se trouve-t-on ?
Virginia Woolf, La promenade au phare,
1927
Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires;
la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout
de même quelque chose (…)
Georges Perec, Penser/Classer, 1985
Somme toute, elle était plutôt rassurée que ce soit
elle qui ait entendu des voix, et non sa voix à elle qui ait retenti
pour quelqu’un, ailleurs dans le vaste monde, sans qu’elle
le sache.
Nathalie Quintane, Jeanne Darc, 1998
29. elle rit sans son dans la voiture
Nathalie Quintane, Mortinsteinck, 1999
Dans ce monde, l'explication par l'absurde donne un sens (si le monde
est absurde, tout s'explique (…)
Nathalie Quintane, Mortinsteinck, 1999
C'est étrange : dans chaque crise morale, une phrase toute faite,
une phrase absolument déplacée s'offre à nous venir
en aide : c'est bien là le malheur de vivre dans une civilisation
trop vieille, et de posséder un carnet de poche.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931
Je viens de faire réflexion que la Terre n'est qu'un caillou
séparé par hasard de la masse solaire, et que les abîmes
de l'espace sont partout vides de vie.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931
L'aurore n'est qu'une espèce de recrépissage des cieux
: une remise à neuf.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931
- Je l’ai tenue, je tiens mon idée, et elle est vérifiable
dans l’atmosphère – elle a autant d’évidence
qu’une poule.
Nathalie Quintane, Saint-Tropez – Une
Américaine, 2001
Le langage, dit encore Simon, creuse en nous une distance paradoxale,
une distance qui nous divise et nous sépare de nous-même
: car avant de pouvoir les utiliser à son tour, l'homme est littéralement
fait, fabriqué, par les mots, et les mots sont la peau des rêves.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999
Ma vie, se disait encore Louise. On dirait un mauvais roman. Une fois
qu'on connaît le début on peut tout déduire. C'est
lamentable.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999
Ce que je ressens, c'est un goût de mort dans la bouche. Un goût
plat. Un goût de poussière.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999
Ma mère me chantait une comptine, de quoi sont faits les petits
enfants, les filles elles sont en sucre et les garçons… je
ne sais plus en quoi sont les garçons.
En sucre…
Le sucre, ça fond.
Pas merveilleux, le sucre.
Moi, je me sens en sable, disait Louise.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999
Je pleure, disait Marie, et la seule chose que je sais c'est que mes
larmes sont ce que j'ai de plus intime, de plus à moi, elles sont
vraiment à moi.
C'est affreux de penser que si quelqu'un voulait vraiment me rencontrer,
ce qu'il trouverait ce serait mes larmes.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999
Penser librement, disait Simon, penser dans toutes les directions possibles,
est un des grands plaisirs que l'on peut avoir, parfois c'est même
de la joie…
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999
L'instinct primordial de tout être vivant est de s'assurer un
gîte. Les diverses classes actives de la société n'ont
plus de gîte convenable, ni l'ouvrier, ni l'intellectuel.
Le Corbusier, Vers une architecture,
1923
L'architecte, par l'ordonnance des formes, réalise un ordre qui
est une pure création de son esprit; par les formes, il affecte
intensivement nos sens, provoquant des émotions plastiques; par
les rapports qu'il crée, il éveille en nous des résonances
profondes, il nous donne la mesure d'un ordre qu'on sent en accord avec
celui du monde, il détermine des mouvements divers de notre esprit
et de notre cœur; c'est alors que nous ressentons la beauté.
Le Corbusier, Vers une architecture,
1923
LA POULE
Un dimanche matin où je marchais dans Stanton Street, je vis une
poule à quelques mètres devant moi. Je marchais plus vite
que la poule, et je la rattrapai donc peu à peu. Au moment où nous
atteignîmes la 18e avenue, je la talonnais. La poule prit vers
le sud dans l'avenue. Arrivée devant la quatrième maison,
elle tourna dans l'allée, gravit en sautant les marches du seuil
et frappa sur la porte métallique à coups de bec acérés.
Après un instant, la porte s'ouvrit et la poule entra. LINDA
ELEGANT - Portland, Oregon
Anthologie composée par Paul Auster,
Je pensais que mon père était Dieu et autres récits
de la réalité américaine, 2001
Ce qui nous différencie des animaux c'est que nous pouvons passer
tout entier avec nos yeux par où l'espace est trop petit pour
notre corps.
Jean-Luc Parant, Est-ce parce que les
yeux font apparaître ce qu'ils voient qu'ils nous identifient
quand nous apparaissons ?, 1999 (Jean-Michel Espitallier, Pièces
détachées, Une anthologie de la poésie française
aujourd'hui, 2000)
Cela seulement, car bien sûr, quand le voltage a été trop élevé,
le filament de la lampe brûle et se rompt; (…)
Kôbô Abé, La femme
des sables, 1964
Je sens mon corps, mes os, ma chair qui commencent à se séparer, à s'ouvrir
pour livrer passage à la solitude; et devenir quelqu'un qui n'est
plus seul est une chose terrible.
William Faulkner, Tandis que j'agonise,
1934
Dans une chambre étrangère, il faut faire le vide en soi-même
pour pouvoir dormir. Et, avant d'avoir fait le vide pour pouvoir dormir,
qu'est-ce qu'on est ? Et quand on a fait le vide pour pouvoir dormir,
alors on n'est plus. Et quand on est tout plein de sommeil, c'est comme
si on n'avait jamais été. Je ne sais pas ce que je suis.
Je ne sais pas si je suis ou non.
William Faulkner, Tandis que j'agonise,
1934
Ma mère est un poisson.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934
Je ne peux pas aimer ma mère parce que je n'ai pas de mère.
La mère de Jewel est un cheval.
William Faulkner, Tandis que j'agonise,
1934
Mais je ne suis pas si sûr qu'un homme ait le droit de dire ce
qui est fou et ce qui ne l'est pas. C'est comme si, dans chaque homme,
il y avait quelqu'un hors des limites de la raison et de la folie qui,
témoin des actes raisonnables et insensés, les jugerait
avec la même horreur et le même étonnement.
William Faulkner, Tandis que j'agonise,
1934
Chaque enfant qui chante, se dit Lou, agrandit le monde, (…)
Leslie Kaplan, Le silence du diable, 1989
(…) il vaut mieux avoir trop peu du nécessaire que de
se priver toujours du superflu. Le superflu, c’est bien pour l’obtenir
que l’on travaille, c’est de lui dont on rêve.
Sigrid Undset, Jenny, 1940
Rien que de vivre ne signifie pas la même chose pour deux êtres
humains.
Sigrid Undset, Jenny, 1940
Parfois, il se disait que la mort seule pouvait lui donner la sensation
paisible du vrai repos. Il se rappelait un chant de son enfance :
courte est la vie, à peine la largeur d’une main, encore
plus courte la vie de ceux qui aiment dormir… Kiên savait
que la sienne s’écoulait à l’envers.
Bao Ninh, Le chagrin de la guerre, 1994
Tandis que moi, il m’a fallu parcourir des distances géographiques
pour accéder à des parties de moi-même. J’ai
fait Paris-Dieppe en 4 L et dormi face à la mer pour apprendre
que je possédais quelque part, dans une région que je ne
pouvais pas voir et que je n’avais pas encore imaginée,
une ouverture, une cavité si souple et si profonde que le prolongement
de chair qui faisait qu’un garçon était un garçon,
et que je n’en étais pas un, pouvait y trouver place.
Catherine Millet, La vie sexuelle de
Catherine M., 2001
J’en viens à parler d’animal et d’immersion
dans l’animalité humaine. Par quel détour résumer
au mieux le contraste d’expériences où se mêlent
la jouissance qui projette hors de soi et la salissure qui fait se rapetisser ?
Catherine Millet, La vie sexuelle de
Catherine M., 2001
Un enfant forge son pouvoir dans l’énigme de sa vie future.
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine
M., 2001
Car ce que tout homme ou animal redoute, à cette heure où l’homme
marche à la même hauteur que l’animal et où tout
animal marche à la même hauteur que tout homme, ce n’est
pas la souffrance, car la souffrance se mesure, et la capacité d’infliger
et de tolérer la souffrance se mesure; ce qu’il redoute
par-dessus tout, c’est l’étrangeté de la souffrance,
et d’être amené à endurer une souffrance qui
ne lui soit pas familière.
Bernard-Marie Koltès, Dans la
solitude des champs de coton, 1986
Les souvenirs sont les armes secrètes que l’homme garde
sur lui lorsqu’il est dépouillé, la dernière
franchise qui oblige la franchise en retour; la toute dernière
nudité.
Bernard-Marie Koltès, Dans la
solitude des champs de coton , 1986
Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour.
Non, vous ne pourrez rien atteindre qui ne le soit déjà,
parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et
la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d’une
lumière à une autre lumière, et il dit : donc,
ce n’était que cela.
Bernard-Marie Koltès, Dans la
solitude des champs de coton, 1986
Antonia suivait les circonvolutions du poisson d’Isabelle entre
ses algues en plastique. Il les contournait souplement, gobait une poussière,
créait quelques bulles irrégulières, reprenait sa
route. Il n’était pas rouge, contrairement à ce qu’une
appellation abusive laissait entendre, mais orangé, et chacune
de ses écailles constituait une paillette prête à s’allumer
ou à s’éteindre.
Nathalie Quintane, Antonia Bellivetti,
2004
Déjà elle voile les sommets des montagnes. On sent qu’elle
vient, son odeur descend sur la plaine. Plus rien ne bouge dans les villages.
Ils attendent.
Neiges blanches et rouge sang
Sang de vierges et neiges d’anges,
chantent les servantes.
S. Corina Bille, Emerentia, 1979
Il arrive un moment où les problèmes des autres doivent
rester à leur place, c’est-à-dire chez les autres.
Milena Moser, Cœur d’artichaut,
2002
J’avais l’impression que tout le monde savait que je mangeais
des fleurs.
Marie Darrieussecq, Truismes, 1996
Tant qu'on est vivant, rien n'est jamais réglé. Et la
mort elle-même laisse dans son sillage une part d'inachevé.
De désordre.
Mary Anna Barbey, D'Amérique,
1999
Pourtant, les enfants tombent constamment sans perdre pour autant leurs
facultés mentales. Est-ce parce qu'ils tombent de moins haut ?
Peut-être que le fait de crier rétablit les circuits.
Mary Anna Barbey, D'Amérique,
1999
- Pourquoi qu'on dit des choses et pas d'autres ?
- Si on disait pas ce qu'on a à dire, on se ferait pas comprendre.
Raymond Queneau, Zazie dans le métro,
1972
C'est choquant, les intimités brutales que les déjà-mères
se permettent avec les pas-encore-mères. Cette irruption du corps,
du sexe et de la mortalité dans les conversations les plus futiles.
Nancy Huston, Prodige, 1999
Je ne comprendrai jamais la copulation entre humains. Que cet acte banal,
fonctionnel, en principe destiné à la reproduction de l'espèce,
puisse ainsi happer l'âme et la propulser hors du monde…
Nancy Huston, Prodige, 1999
En Occident, on sépare avec soin les différents moments
de la vie. Il y a un lieu pour naître, un lieu pour déféquer,
un lieu pour prier et un autre pour mourir…
Nancy Huston, Prodige, 1999
Seuls les humains rougissent, tu sais. On ne sait pas encore bien expliquer
la fonction évolutionnaire de cet afflux de sang au visage…
Nancy Huston, Prodige, 1999
Elle sut alors ce qu'elle aurait dû répondre à Mathilde
Kessler tout à l'heure quand celle-ci lui avait demandé,
avec une pointe d'agacement dans la voix, à quoi ressemblait sa
vie en ce moment.
"… 02-12-03 … 00:34 … -
4°C…"
Anna Gavalda, Ensemble, c'est tout,
2006
Je m'appelle Rose comme ma mère.
Pas Rose bis, pas Deuxième Rose,
pas Bouton de Rose, pas Rosalie, Rosette, Rosa Niña, Seven Sisters
Rose ou Rosa Gallica, non je m'appelle simplement Rose, comme elle.
Je crois que c'est mon père qui a choisi de me nommer ainsi. Mon
père le directeur du cirque. Je ne veux pas savoir, je n'ai jamais
voulu savoir, je ne fais que deviner la raison pour laquelle je m'appelle
comme ma mère.
Et chaque fois que j'y pense, je me sens sombrer dans un long puits de
fraîcheur, avec le fond du puits tout au bout, le fond glissant à cause
de la mousse et de l'humidité de roche qui me pénètre
les os des chevilles et les bronches. Je pose mon cul sur les champignons
rouges qui s'effritent en dégageant une odeur de coquillages.
Je reste assise dans ce territoire ombreux avec le grand cercle du ciel
au-dessus de moi. Je respire avec précaution et je me répète
: je m'appelle Rose comme ma mère.
Véronique Ovaldé, Déloger
l'animal, 2005
La vie est un tout, et c'est pourquoi la mort
d'une petite partie de ce tout laisse de la vie après elle,
car la quantité des éléments vivants d'un tout
est toujours supérieure à celle des éléments
morts…
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000
"Je vais avoir quarante ans, et l'être qui m'est le plus
proche est un pingouin… (…)"
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000
L'existence est une route, et si on prend la tangente, elle est plus
longue.
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000
Mais ça n'est pas une preuve. La profondeur du cœur humain
est sans limites. Je me contentais de batifoler innocemment au bord.
Yôko Ogawa, La petite pièce
hexagonale, 1994
Le mot est : autre. C'est un micro-éboulement.
Carla Demierre , Avec ou sans la langue,
2004
Elle se tut.
Carla Demierre , Avec ou sans la langue,
2004
Creuser c'est attendre impatiemment que la mer se manifeste en mouillant
le fond du trou.
Mélodie Le Blévennec, Une
odeur de renfermé, pas trop gênante, 2007
À tout mammifère, la réalité a donné un
destin marqué à son origine dans une individuation, impuissante à survivre
isolée.
Françoise Dolto, Solitude, 2001
(...) "s'escargoter", c'est retourner à son centre,
(...)
Françoise Dolto, Solitude, 2001
Seule la solitude permet de dépasser le stade du sentiment de
solitude. La solitude éprouvée comme un fait, reconnue
comme une valeur.
Françoise Dolto, Solitude, 2001
Les animaux de compagnie sont des objets transitionnels non pas entre
le sujet humain et une personne extérieure, mais entre le sujet
humain et une partie de lui-même, la part non verbalisable de ses
affects.
Françoise Dolto, Solitude, 2001
Le Réel, c'est le réceptacle d'inattendu, alors que nous
cogitons et raisonnons sur ce que nous appelons la Réalité,
le répétitif attendu.
Françoise Dolto, Solitude, 2001
Tout être humain, en tant que sujet réel, est une énigme.
Françoise Dolto, Solitude, 2001
Mais à quoi bon être un grillon, victorieux ou pas, si
l’on finissait toujours par se faire happer par une main d’enfant
et être condamné à tourner en rond dans un petit
pot de terre ?
Qiu Xialong, Encres de Chine, 2006
J’agite doucement la main et je pars,
Je pars sans même emporter un nuage avec moi.
Qiu Xialong, Encres de Chine, 2006
L’aube, même froide et mélancolique, ne manque jamais
de lancer dans mes membres ses flèches qu’on dirait de givre étincelant
et acéré. Je tire les lourds rideaux et cherche la première
lueur qui montre la percée de la vie. La joue au carreau, j’aime à m’imaginer
que je serre d’aussi près que possible le grand mur du temps
qui toujours lève, retire et dégage des pans de vie neufs
au-dessus de nous. Puisse-t-il m’appartenir de goûter cet
instant avant qu’il ne s’étende sur le reste du monde,
d’en goûter la fraîcheur et la nouveauté! De
ma fenêtre, je vois le cimetière où sont enterrés
tant de mes aïeux, et dans ma prière j’ai pitié de
ces pauvres morts, jouets de l’onde et de son éternel va-et-vient,
car je les vois décrire des cercles, roulés à jamais
par le flot pâle. Puissions-nous, nous qui avons le don du présent,
en user et jouir : voilà, je le confesse, un peu de ma prière
du matin.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,
1990
Nous pensons le monde comme une boule où l'on a mis du vert pour
figurer les champs et les forêts, fait des fronces bleues pour
les mers et des pincements pour les chaînes de montagne.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,
1990
(...) mieux valait écrire sans détours, dire le fond de
sa pensée comme l'enfant sur les genoux de sa mère, et
compter qu'un message passerait en récompense de cette simplicité.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,
1990
"Humain" veut dire ici : mortel. Périssable. Pourrissable.
Épouvantable, au sens propre : cela épouvante.
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
De main en main, nous finirons bien par voir clair dans cette histoire.
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
De plus en plus, la gestation m'apparaît comme un microcosme de
la vie humaine. Une leçon sur le temps : son caractère
inexorable, irréversible, irréfutable... et relatif.
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
Si on a "l'impression" d'avoir raté l'essentiel, eh
bien, on l'a raté.
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
Par exemple, si je suis allongée sur un
lit et que quelqu'un pose un livre à côté de ma
jambe, le lit vibre et cette vibration est transmise à mes membres
inertes - cela existe, c'est du réel;
comment se fait-il que tout le monde ne ressente pas cette vibration
constante de l'univers?
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
Car l'enfantement, loin d'être la pure répétition
biologique - le "ressassement de l'espèce", comme ils
aimaient à le dire -, implique au contraire l'acceptation d'une véritable
différence, une altérité par rapport à laquelle
les notions de supériorité et d'infériorité sont
dépourvues de sens.
Nancy Huston , Journal de la création,
1990
... alors, elle n'est plus dans le temps normal, ni dans le temps thérapeutique,
ni dans le temps créateur. Elle est entrée dans le temps
de la folie, le temps nervalien de "l'analogie universelle",
le temps merveilleux et abominable où tout
signifie.
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
Plus précisément encore, il n'y a pas que les psychotiques
pour aimer ainsi, il y a aussi les bébés. Ceux qui ne savent
pas encore distinguer entre soi et l'autre, entre leur propre corps et
celui contre lequel ils se blottissent.
Nancy Huston, Journal de la création,
1990
Avant, ce n'est pas que je n'aimais pas les bébés; c'est
qu'ils n'existaient pas.
Marie Darrieussecq, Le bébé,
2007
De toutes les solutions possibles pour que la vie advienne, c'est la
plus insensée qui a été retenue.
Marie Darrieussecq, Le bébé,
2007
Et quelques fois, l'envers du jardin, quelque chose de noir sous les
arbres, dans le verso de l'air. La sensation d'être en vie en est
spectralement aiguisée. J'essaie de me convaincre que la terreur
n'est pas l'essentiel de cet étrange amour.
Marie Darrieussecq, Le bébé,
2007
Je commence à dire à mes proches que j'écris un
nouveau livre, pour la première fois une version de vie : un livre
sur "le bébé". "Et comment ça se
termine?" demande, provocateur, un habitué de mes fantômes.
Je ris jaune, et je touche discrètement le bois de ma chaise.
Marie Darrieussecq, Le bébé,
2007
Le monde est inepte à se guérir : Il est si impatient
de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans
regarder à quel prix.
Montaigne, Essais, 1588
Si vous ne pensez pas quand vous n'avez plus de tête, d'où vient
que votre cœur est sensible quand il est arraché? Vous sentez,
dites-vous, parce que tous les nerfs ont leur origine dans le cerveau;
et cependant si on vous a trépané, et si on vous brûle
le cerveau, vous ne sentez rien. Les gens qui savent les raisons de tout
cela sont bien habiles.
Voltaire, Dictionnaire philosophique,
1764
Quant à celui qui se conforme aux règles du Ciel et de
la Terre, et maîtrise les changements des six souffles, il peut
voyager dans des territoires illimités. Y a-t-il quelque chose
dont il dépende encore ? Voilà pourquoi l’on
dit que l’homme parfaitement accompli n’a pas de moi, que
le Saint n’a pas de mérite, que le Sage n’a pas de
nom.
Zhuangzi, IIIe siècle
Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du
désir de changer de lit.
Baudelaire, Petits poèmes en prose,
1867
"Mais ce coin est notre palais, elle est la reine et moi le roi,
et je sors seulement quand elle me donne le signal."
Ian McEwan, Délire d'amour,
1997
PREMIER GARDIEN. - Je n'ai pas entendu par les oreilles, mais j'ai eu
l'idée d'entendre quelque chose.
Bernard-Marie Koltès, Roberto
Zucco, 1988
Tout l'automne à la fin n'est plus qu'une tisane froide.
Francis Ponge, Le parti pris des choses, 1942
LE MONSIEUR. - Je suis un vieil homme et je me suis attardé au-delà de
ce qui est raisonnable.
Bernard-Marie Koltès, Roberto Zucco, 1988
Qu'importe qui vous mange? homme ou loup; toute panse
Me paraît une à cet égard;
Un jour plus tôt, un jour plus tard,
Ce n'est pas grande différence.
La Fontaine, Fables,
1678
"Je croyais, dis-je, qu'on ornait autrefois les cheveux des femmes
de boutons de jasmin parce qu'ils étaient ronds et lumineux comme
des perles. Je ne savais pas que c'était parce que leur senteur
est tellement plus plaisante quand elle se mêle à celle
de la chevelure huilée et du visage poudré. Alors l'arôme
même des mains-de-Bouddha que l'on offre dans le culte ne leur
est pas comparable."
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires
d'un lettré pauvre),
1877
Je me souviens que dans mon enfance je pouvais regarder le soleil sans
cligner des yeux.
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires
d'un lettré pauvre), 1877
Quand en été les lotus commencent à fleurir, les
corolles se ferment le soir pour se rouvrir à l'aurore. Yun avait
coutume d'enfermer une pincée de thé dans un sachet de
gaze qu'elle plaçait à la tombée de la nuit au coeur
de la fleur. Elle le reprenait le lendemain matin, et le thé ainsi
préparé, à l'aide d'eau de pluie réservée à cet
usage, avait un parfum d'une exquise délicatesse.
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires
d'un lettré pauvre), 1877
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