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GANTS
Le sentiment qui domine dans l’aversion qu’on éprouve pour certains animaux est la crainte d’être par eux reconnu quand on les touche. Ce qui s’effraie au tréfonds de l’homme, c’est la conscience obscure qu’il y a en lui quelque chose qui vit, et qui est si peu étranger à l’animal répugnant que celui-ci pourrait bien le reconnaître. Tout dégoût est originellement dégoût du contact. On ne parvient même à dominer ce sentiment que par un geste radical et excessif; le répugnant est étroitement englouti et consommé tandis que la zone du contact épidermique le plus délicat reste tabou. C’est seulement ainsi qu’on peut satisfaire au paradoxe de l’exigence morale, qui demande à l’homme de dépasser, et en même temps de reprendre de la manière la plus subtile, le sentiment de dégoût. L’homme n’a pas le droit de nier sa parenté bestiale avec la créature, à l’appel de laquelle son dégoût répond : il doit s’en rendre maître.
Walter Benjamin, Sens Unique, 1928

 

J'ai regardé mes pieds qui pendaient à l'intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l'époque où je travaillais encore à l'usine de boissons gazeuses. Elles étaient en sythétique marron, à talons plats, et assez usées.
Yôko Ogawa, L'annulaire, 1999

 

Bien sûr, je ne voudrais pas dire que je danse, moi qui ne sais même pas marcher, mais j'ai fini par être intrigué (pas trop tôt!) par les mouvements, par l'influence que pourraient avoir sur moi des mouvements.
C'est alors que jai remarqué une chose: Il y a un homme gauche qui ne veut rien savoir de mon homme droit et ne veut pas de son savoir-faire... malgré l'utilité que ça représenterait.
Henri Michaux, Passages, 1950

 

Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas.
Jean-Paul Sartre, La nausée, 1938

 

Qu’elle vienne si elle doit venir, cette chose-là, se dit-elle. Car il y a des moments où l’on ne peut ni penser ni sentir. Et si l’on ne peut ni penser ni sentir, où se trouve-t-on ?
Virginia Woolf, La promenade au phare, 1927

 

Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose [...]
Georges Perec, Penser/Classer, 1985

 

Somme toute, elle était plutôt rassurée que ce soit elle qui ait entendu des voix, et non sa voix à elle qui ait retenti pour quelqu’un, ailleurs dans le vaste monde, sans qu’elle le sache.
Nathalie Quintane, Jeanne Darc, 1998

 

29. elle rit sans son dans la voiture
Nathalie Quintane, Mortinsteinck, 1999

 

Dans ce monde, l'explication par l'absurde donne un sens (si le monde est absurde, tout s'explique [...]
Nathalie Quintane, Mortinsteinck, 1999

 

C'est étrange : dans chaque crise morale, une phrase toute faite, une phrase absolument déplacée s'offre à nous venir en aide : c'est bien là le malheur de vivre dans une civilisation trop vieille, et de posséder un carnet de poche.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

 

Je viens de faire réflexion que la Terre n'est qu'un caillou séparé par hasard de la masse solaire, et que les abîmes de l'espace sont partout vides de vie.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

 

L'aurore n'est qu'une espèce de recrépissage des cieux : une remise à neuf.
Virginia Woolf, Les Vagues, 1931

 

- Je l’ai tenue, je tiens mon idée, et elle est vérifiable dans l’atmosphère – elle a autant d’évidence qu’une poule.
Nathalie Quintane, Saint-Tropez – Une Américaine, 2001

 

Le langage, dit encore Simon, creuse en nous une distance paradoxale, une distance qui nous divise et nous sépare de nous-même : car avant de pouvoir les utiliser à son tour, l'homme est littéralement fait, fabriqué, par les mots, et les mots sont la peau des rêves.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Ma vie, se disait encore Louise. On dirait un mauvais roman. Une fois qu'on connaît le début on peut tout déduire. C'est lamentable.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Ce que je ressens, c'est un goût de mort dans la bouche. Un goût plat. Un goût de poussière.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Ma mère me chantait une comptine, de quoi sont faits les petits enfants, les filles elles sont en sucre et les garçons… je ne sais plus en quoi sont les garçons.
En sucre…
Le sucre, ça fond.
Pas merveilleux, le sucre.
Moi, je me sens en sable, disait Louise.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Je pleure, disait Marie, et la seule chose que je sais c'est que mes larmes sont ce que j'ai de plus intime, de plus à moi, elles sont vraiment à moi.
C'est affreux de penser que si quelqu'un voulait vraiment me rencontrer, ce qu'il trouverait ce serait mes larmes.
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

Penser librement, disait Simon, penser dans toutes les directions possibles, est un des grands plaisirs que l'on peut avoir, parfois c'est même de la joie…
Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, 1999

 

L'instinct primordial de tout être vivant est de s'assurer un gîte. Les diverses classes actives de la société n'ont plus de gîte convenable, ni l'ouvrier, ni l'intellectuel.
Le Corbusier, Vers une architecture, 1923

 

L'architecte, par l'ordonnance des formes, réalise un ordre qui est une pure création de son esprit; par les formes, il affecte intensivement nos sens, provoquant des émotions plastiques; par les rapports qu'il crée, il éveille en nous des résonances profondes, il nous donne la mesure d'un ordre qu'on sent en accord avec celui du monde, il détermine des mouvements divers de notre esprit et de notre cœur; c'est alors que nous ressentons la beauté.
Le Corbusier, Vers une architecture, 1923

 

LA POULE
Un dimanche matin où je marchais dans Stanton Street, je vis une poule à quelques mètres devant moi. Je marchais plus vite que la poule, et je la rattrapai donc peu à peu. Au moment où nous atteignîmes la 18e avenue, je la talonnais. La poule prit vers le sud dans l'avenue. Arrivée devant la quatrième maison, elle tourna dans l'allée, gravit en sautant les marches du seuil et frappa sur la porte métallique à coups de bec acérés. Après un instant, la porte s'ouvrit et la poule entra. LINDA ELEGANT - Portland, Oregon
Anthologie composée par Paul Auster, Je pensais que mon père était Dieu et autres récits de la réalité américaine, 2001

 

Ce qui nous différencie des animaux c'est que nous pouvons passer tout entier avec nos yeux par où l'espace est trop petit pour notre corps.
Jean-Luc Parant, Est-ce parce que les yeux font apparaître ce qu'ils voient qu'ils nous identifient quand nous apparaissons ?, 1999 (Jean-Michel Espitallier, Pièces détachées, Une anthologie de la poésie française aujourd'hui, 2000)

 

Cela seulement, car bien sûr, quand le voltage a été trop élevé, le filament de la lampe brûle et se rompt; [...]
Kôbô Abé, La femme des sables, 1964

 

Je sens mon corps, mes os, ma chair qui commencent à se séparer, à s'ouvrir pour livrer passage à la solitude; et devenir quelqu'un qui n'est plus seul est une chose terrible.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Dans une chambre étrangère, il faut faire le vide en soi-même pour pouvoir dormir. Et, avant d'avoir fait le vide pour pouvoir dormir, qu'est-ce qu'on est ? Et quand on a fait le vide pour pouvoir dormir, alors on n'est plus. Et quand on est tout plein de sommeil, c'est comme si on n'avait jamais été. Je ne sais pas ce que je suis. Je ne sais pas si je suis ou non.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Ma mère est un poisson.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Je ne peux pas aimer ma mère parce que je n'ai pas de mère. La mère de Jewel est un cheval.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Mais je ne suis pas si sûr qu'un homme ait le droit de dire ce qui est fou et ce qui ne l'est pas. C'est comme si, dans chaque homme, il y avait quelqu'un hors des limites de la raison et de la folie qui, témoin des actes raisonnables et insensés, les jugerait avec la même horreur et le même étonnement.
William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1934

 

Chaque enfant qui chante, se dit Lou, agrandit le monde, [...]
Leslie Kaplan, Le silence du diable, 1989

 

[...] il vaut mieux avoir trop peu du nécessaire que de se priver toujours du superflu. Le superflu, c’est bien pour l’obtenir que l’on travaille, c’est de lui dont on rêve.
Sigrid Undset, Jenny, 1940

 

Rien que de vivre ne signifie pas la même chose pour deux êtres humains.
Sigrid Undset, Jenny, 1940

 

Parfois, il se disait que la mort seule pouvait lui donner la sensation paisible du vrai repos. Il se rappelait un chant de son enfance : courte est la vie, à peine la largeur d’une main, encore plus courte la vie de ceux qui aiment dormir… Kiên savait que la sienne s’écoulait à l’envers.
Bao Ninh, Le chagrin de la guerre, 1994

 

Tandis que moi, il m’a fallu parcourir des distances géographiques pour accéder à des parties de moi-même. J’ai fait Paris-Dieppe en 4 L et dormi face à la mer pour apprendre que je possédais quelque part, dans une région que je ne pouvais pas voir et que je n’avais pas encore imaginée, une ouverture, une cavité si souple et si profonde que le prolongement de chair qui faisait qu’un garçon était un garçon, et que je n’en étais pas un, pouvait y trouver place.
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

J’en viens à parler d’animal et d’immersion dans l’animalité humaine. Par quel détour résumer au mieux le contraste d’expériences où se mêlent la jouissance qui projette hors de soi et la salissure qui fait se rapetisser ?
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

Un enfant forge son pouvoir dans l’énigme de sa vie future.
Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., 2001

 

Car ce que tout homme ou animal redoute, à cette heure où l’homme marche à la même hauteur que l’animal et où tout animal marche à la même hauteur que tout homme, ce n’est pas la souffrance, car la souffrance se mesure, et la capacité d’infliger et de tolérer la souffrance se mesure; ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est l’étrangeté de la souffrance, et d’être amené à endurer une souffrance qui ne lui soit pas familière.
Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, 1986

 

Les souvenirs sont les armes secrètes que l’homme garde sur lui lorsqu’il est dépouillé, la dernière franchise qui oblige la franchise en retour; la toute dernière nudité.
Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton , 1986

 

Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour. Non, vous ne pourrez rien atteindre qui ne le soit déjà, parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d’une lumière à une autre lumière, et il dit : donc, ce n’était que cela.
Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, 1986

 

Antonia suivait les circonvolutions du poisson d’Isabelle entre ses algues en plastique. Il les contournait souplement, gobait une poussière, créait quelques bulles irrégulières, reprenait sa route. Il n’était pas rouge, contrairement à ce qu’une appellation abusive laissait entendre, mais orangé, et chacune de ses écailles constituait une paillette prête à s’allumer ou à s’éteindre.
Nathalie Quintane, Antonia Bellivetti, 2004

 

Déjà elle voile les sommets des montagnes. On sent qu’elle vient, son odeur descend sur la plaine. Plus rien ne bouge dans les villages. Ils attendent.
Neiges blanches et rouge sang
Sang de vierges et neiges d’anges,

chantent les servantes.
S. Corina Bille, Emerentia, 1979

 

Il arrive un moment où les problèmes des autres doivent rester à leur place, c’est-à-dire chez les autres.
Milena Moser, Cœur d’artichaut, 2002

 

J’avais l’impression que tout le monde savait que je mangeais des fleurs.
Marie Darrieussecq, Truismes, 1996

 

Tant qu'on est vivant, rien n'est jamais réglé. Et la mort elle-même laisse dans son sillage une part d'inachevé. De désordre.
Mary Anna Barbey, D'Amérique, 1999

 

Pourtant, les enfants tombent constamment sans perdre pour autant leurs facultés mentales. Est-ce parce qu'ils tombent de moins haut ? Peut-être que le fait de crier rétablit les circuits.
Mary Anna Barbey, D'Amérique, 1999

 

- Pourquoi qu'on dit des choses et pas d'autres ?
- Si on disait pas ce qu'on a à dire, on se ferait pas comprendre.
Raymond Queneau, Zazie dans le métro, 1972

 

C'est choquant, les intimités brutales que les déjà-mères se permettent avec les pas-encore-mères. Cette irruption du corps, du sexe et de la mortalité dans les conversations les plus futiles.
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

Je ne comprendrai jamais la copulation entre humains. Que cet acte banal, fonctionnel, en principe destiné à la reproduction de l'espèce, puisse ainsi happer l'âme et la propulser hors du monde…
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

En Occident, on sépare avec soin les différents moments de la vie. Il y a un lieu pour naître, un lieu pour déféquer, un lieu pour prier et un autre pour mourir…
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

Seuls les humains rougissent, tu sais. On ne sait pas encore bien expliquer la fonction évolutionnaire de cet afflux de sang au visage…
Nancy Huston, Prodige, 1999

 

Elle sut alors ce qu'elle aurait dû répondre à Mathilde Kessler tout à l'heure quand celle-ci lui avait demandé, avec une pointe d'agacement dans la voix, à quoi ressemblait sa vie en ce moment.
"… 02-12-03 … 00:34 … - 4°C…"
Anna Gavalda, Ensemble, c'est tout, 2006

 

Je m'appelle Rose comme ma mère.
Pas Rose bis, pas Deuxième Rose, pas Bouton de Rose, pas Rosalie, Rosette, Rosa Niña, Seven Sisters Rose ou Rosa Gallica, non je m'appelle simplement Rose, comme elle.
Je crois que c'est mon père qui a choisi de me nommer ainsi. Mon père le directeur du cirque. Je ne veux pas savoir, je n'ai jamais voulu savoir, je ne fais que deviner la raison pour laquelle je m'appelle comme ma mère.
Et chaque fois que j'y pense, je me sens sombrer dans un long puits de fraîcheur, avec le fond du puits tout au bout, le fond glissant à cause de la mousse et de l'humidité de roche qui me pénètre les os des chevilles et les bronches. Je pose mon cul sur les champignons rouges qui s'effritent en dégageant une odeur de coquillages.
Je reste assise dans ce territoire ombreux avec le grand cercle du ciel au-dessus de moi. Je respire avec précaution et je me répète : je m'appelle Rose comme ma mère.
Véronique Ovaldé, Déloger l'animal, 2005

 

La vie est un tout, et c'est pourquoi la mort d'une petite partie de ce tout laisse de la vie après elle, car la quantité des éléments vivants d'un tout est toujours supérieure à celle des éléments morts…
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000

 

"Je vais avoir quarante ans, et l'être qui m'est le plus proche est un pingouin... [...]"
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000

 

L'existence est une route, et si on prend la tangente, elle est plus longue.
Andreï Kourkov, Le Pingouin, 2000

 

Mais ça n'est pas une preuve. La profondeur du cœur humain est sans limites. Je me contentais de batifoler innocemment au bord.
Yôko Ogawa, La petite pièce hexagonale, 1994

 

Le mot est : autre. C'est un micro-éboulement.
Carla Demierre , Avec ou sans la langue, 2004

 

Elle se tut.
Carla Demierre , Avec ou sans la langue, 2004

 

Creuser c'est attendre impatiemment que la mer se manifeste en mouillant le fond du trou.
Mélodie Le Blévennec, Une odeur de renfermé, pas trop gênante, 2007

 

À tout mammifère, la réalité a donné un destin marqué à son origine dans une individuation, impuissante à survivre isolée.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

[...] "s'escargoter", c'est retourner à son centre, [...]
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Seule la solitude permet de dépasser le stade du sentiment de solitude. La solitude éprouvée comme un fait, reconnue comme une valeur.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Les animaux de compagnie sont des objets transitionnels non pas entre le sujet humain et une personne extérieure, mais entre le sujet humain et une partie de lui-même, la part non verbalisable de ses affects.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Le Réel, c'est le réceptacle d'inattendu, alors que nous cogitons et raisonnons sur ce que nous appelons la Réalité, le répétitif attendu.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Tout être humain, en tant que sujet réel, est une énigme.
Françoise Dolto, Solitude, 2001

 

Mais à quoi bon être un grillon, victorieux ou pas, si l’on finissait toujours par se faire happer par une main d’enfant et être condamné à tourner en rond dans un petit pot de terre ?
Qiu Xialong, Encres de Chine, 2006

 

J’agite doucement la main et je pars,
Je pars sans même emporter un nuage avec moi.

Qiu Xialong, Encres de Chine, 2006

 

L’aube, même froide et mélancolique, ne manque jamais de lancer dans mes membres ses flèches qu’on dirait de givre étincelant et acéré. Je tire les lourds rideaux et cherche la première lueur qui montre la percée de la vie. La joue au carreau, j’aime à m’imaginer que je serre d’aussi près que possible le grand mur du temps qui toujours lève, retire et dégage des pans de vie neufs au-dessus de nous. Puisse-t-il m’appartenir de goûter cet instant avant qu’il ne s’étende sur le reste du monde, d’en goûter la fraîcheur et la nouveauté! De ma fenêtre, je vois le cimetière où sont enterrés tant de mes aïeux, et dans ma prière j’ai pitié de ces pauvres morts, jouets de l’onde et de son éternel va-et-vient, car je les vois décrire des cercles, roulés à jamais par le flot pâle. Puissions-nous, nous qui avons le don du présent, en user et jouir : voilà, je le confesse, un peu de ma prière du matin.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,1990 (recueil de nouvelles de 1905 à 1941)

 

Nous pensons le monde comme une boule où l'on a mis du vert pour figurer les champs et les forêts, fait des fronces bleues pour les mers et des pincements pour les chaînes de montagne.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,1990 (recueil de nouvelles de 1905 à 1941)

 

[...] mieux valait écrire sans détours, dire le fond de sa pensée comme l'enfant sur les genoux de sa mère, et compter qu'un message passerait en récompense de cette simplicité.
Virginia Woolf, La fascination de l’étang,1990 (recueil de nouvelles de 1905 à 1941)

 

"Humain" veut dire ici : mortel. Périssable. Pourrissable. Épouvantable, au sens propre : cela épouvante.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

De main en main, nous finirons bien par voir clair dans cette histoire.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

De plus en plus, la gestation m'apparaît comme un microcosme de la vie humaine. Une leçon sur le temps : son caractère inexorable, irréversible, irréfutable... et relatif.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Si on a "l'impression" d'avoir raté l'essentiel, eh bien, on l'a raté.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Par exemple, si je suis allongée sur un lit et que quelqu'un pose un livre à côté de ma jambe, le lit vibre et cette vibration est transmise à mes membres inertes - cela existe, c'est du réel; comment se fait-il que tout le monde ne ressente pas cette vibration constante de l'univers?
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Car l'enfantement, loin d'être la pure répétition biologique - le "ressassement de l'espèce", comme ils aimaient à le dire -, implique au contraire l'acceptation d'une véritable différence, une altérité par rapport à laquelle les notions de supériorité et d'infériorité sont dépourvues de sens.
Nancy Huston , Journal de la création, 1990

 

[...] alors, elle n'est plus dans le temps normal, ni dans le temps thérapeutique, ni dans le temps créateur. Elle est entrée dans le temps de la folie, le temps nervalien de "l'analogie universelle", le temps merveilleux et abominable où tout signifie.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Plus précisément encore, il n'y a pas que les psychotiques pour aimer ainsi, il y a aussi les bébés. Ceux qui ne savent pas encore distinguer entre soi et l'autre, entre leur propre corps et celui contre lequel ils se blottissent.
Nancy Huston, Journal de la création, 1990

 

Avant, ce n'est pas que je n'aimais pas les bébés; c'est qu'ils n'existaient pas.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

De toutes les solutions possibles pour que la vie advienne, c'est la plus insensée qui a été retenue.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

Et quelques fois, l'envers du jardin, quelque chose de noir sous les arbres, dans le verso de l'air. La sensation d'être en vie en est spectralement aiguisée. J'essaie de me convaincre que la terreur n'est pas l'essentiel de cet étrange amour.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

Je commence à dire à mes proches que j'écris un nouveau livre, pour la première fois une version de vie : un livre sur "le bébé". "Et comment ça se termine?" demande, provocateur, un habitué de mes fantômes. Je ris jaune, et je touche discrètement le bois de ma chaise.
Marie Darrieussecq, Le bébé, 2007

 

Le monde est inepte à se guérir : Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans regarder à quel prix.
Montaigne, Essais, 1588

 

Si vous ne pensez pas quand vous n'avez plus de tête, d'où vient que votre cœur est sensible quand il est arraché? Vous sentez, dites-vous, parce que tous les nerfs ont leur origine dans le cerveau; et cependant si on vous a trépané, et si on vous brûle le cerveau, vous ne sentez rien. Les gens qui savent les raisons de tout cela sont bien habiles.
Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764

 

Quant à celui qui se conforme aux règles du Ciel et de la Terre, et maîtrise les changements des six souffles, il peut voyager dans des territoires illimités. Y a-t-il quelque chose dont il dépende encore ? Voilà pourquoi l’on dit que l’homme parfaitement accompli n’a pas de moi, que le Saint n’a pas de mérite, que le Sage n’a pas de nom.
Zhuangzi, IIIe siècle

 

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.
Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1867

 

"Mais ce coin est notre palais, elle est la reine et moi le roi, et je sors seulement quand elle me donne le signal."
Ian McEwan, Délire d'amour, 1997

 

PREMIER GARDIEN. - Je n'ai pas entendu par les oreilles, mais j'ai eu l'idée d'entendre quelque chose.
Bernard-Marie Koltès, Roberto Zucco, 1988

 

Tout l'automne à la fin n'est plus qu'une tisane froide.
Francis Ponge, Le parti pris des choses, 1942

 

Qu'importe qui vous mange? homme ou loup; toute panse
Me paraît une à cet égard;
Un jour plus tôt, un jour plus tard,
Ce n'est pas grande différence.
La Fontaine, Fables, 1678

 

"Je croyais, dis-je, qu'on ornait autrefois les cheveux des femmes de boutons de jasmin parce qu'ils étaient ronds et lumineux comme des perles. Je ne savais pas que c'était parce que leur senteur est tellement plus plaisante quand elle se mêle à celle de la chevelure huilée et du visage poudré. Alors l'arôme même des mains-de-Bouddha que l'on offre dans le culte ne leur est pas comparable."
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre), 1877

 

Je me souviens que dans mon enfance je pouvais regarder le soleil sans cligner des yeux.
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre), 1877

 

Quand en été les lotus commencent à fleurir, les corolles se ferment le soir pour se rouvrir à l'aurore. Yun avait coutume d'enfermer une pincée de thé dans un sachet de gaze qu'elle plaçait à la tombée de la nuit au cœur de la fleur. Elle le reprenait le lendemain matin, et le thé ainsi préparé, à l'aide d'eau de pluie réservée à cet usage, avait un parfum d'une exquise délicatesse.
Shen Fu, Récits d'une vie fugitive (Mémoires d'un lettré pauvre), 1877

 

LA REINE, se penchant pour interpeler Neige :
Est-il vrai, mademoiselle, qu'il ne nous reste que notre tristesse et qu'elle nous soit une parure?
Jean Genet, Les Nègres, 1958

 

NEIGE, doucement :
Il faut vous en aller, madame. Vous perdez tout votre sang, et l'escalier de la mort est interminable. Et clair comme le jour. Pâle. Blanc. Infernal.
Jean Genet, Les Nègres, 1958

 

"Je ne sais pas" est une phrase extrêmement utile.
Lu Xun, Errances, 1924

 

"Vous"... "Vous"... "Vous"... et nous nous ratatinons, nous nous blotissons l'un contre l'autre, nous nous tenons serrés, pressés les uns contre les autres comme des moineaux effrayés.
Nathalie Sarraute, Martereau, 1953

 

[...] je m'arrange toujours, quand je peux, pour poser ma main négligemment sur mes lèvres qui n'en finissent plus de s'agiter pour trouver une bonne position.
Nathalie Sarraute, Martereau, 1953

 

Pas de quoi fouetter un chat : c'est ce qu'il faut se répéter, quoi qu'il arrive.
Nathalie Sarraute, Martereau, 1953

 

Il ne faut pas bouder le monde, se dit-il enfin. Il est si méchant, qu'il ne daignerait pas s'apercevoir qu'un jeune homme, enfermé à double tour dans un second étage de la rue Saint-Dominique, le hait avec passion.
Stendhal, Armance, 1827

 

Un dicton vietnamien dit : Seuls ceux qui ont des cheveux longs ont peur, car personne ne peut tirer les cheveux de celui qui n'en a pas. Alors, j'essaie le plus possible de n'acquérir que des choses qui ne dépassent pas les limites de mon corps.
Kim Thuy, Ru, 2010

 

Alors, il n'est peut-être pas nécessaire que ma mère soit ma reine, c'est déjà beaucoup qu'elle soit uniquement ma mère, même si mes rares baisers sur ses joues sont moins majestueux.
Kim Thuy, Ru, 2010

 

Je suis là : là, là, ou là, enfin quelque part, je m'y tiens, il faut bien que j'occupe l'espace, je l'occupe de toute façon [...]
Joy Sorman, Gros œuvre, 2009

 

[…] parce qu'elle dissocie le signe et la chose pensée, l'écriture alphabétique suggère qu'il existe au-delà des signes visibles un domaine des idées, un monde d'identités abstraites que nos sens ne peuvent atteindre mais que notre esprit peut concevoir. Elle invite à se représenter comme une ascension vers la vérité le passage des sons aux mots, des mots aux pensées, des pensées aux idées en soi. Associant au contraire étroitement le signe et la chose pensée, l'écriture chinoise fait plutôt concevoir le signe comme une pensée et la pensée comme un signe, ou le signe comme une chose perçue et la chose perçue comme un signe. Elle incite moins à chercher derrière les signes visibles des réalités abstraites qu'à étudier les relations, les configurations, les récurrences de phénomènes qui sont des signes et de signes qui sont des phénomènes, à s'interroger sur la dynamique de leurs apparitions et de leurs disparitions.
Jean-François Billeter, L'art chinois de l'écriture, 1989

 

Qu'est-ce que les gens qui vivent la nuit détestent le plus? Ce qu'ils détestent le plus, c'est qu'on vienne frapper à leur porte en plein jour.
Chi Li, Le Show de la vie, 2000

 

Le souvenir chorégraphie son événement, il le gesticule si précisément qu'on en oublie qu'il est vide. Ceci étant dit, c'est oublié. Et une chose, que la première devrait dire pour qu'elle existe et que la deuxième se retient de penser en attendant que la première le dise pour pouvoir le faire, n'existe plus.
Carla Demierre, Ma mère est humoriste, 2011

 

Ma mère a vraisemblablement trouvé mon corps dans son corps en pissant sur un bâton.
Carla Demierre, Ma mère est humoriste, 2011

 

Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l'entour; de ne rien espérer d'autre; de ne regretter rien de plus.
Victor Segalen, Peintures, 1916

 

J'ay pensé depuis, suyvant l'opinion de ceux qui disent que le lezard se delecte à la face de l'homme, que cestuy-là avoit prins aussi grand plaisir de nous regarder que nous avions eu peur à le contempler.
Jean de Léry, Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil, 1580

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